ISIAS

"La hausse des prix mondiaux montre la nécessité de renforcer les politiques de sécurité alimentaire" par Martin Khor, traduction de Jacques Hallard

Traduction et compléments de Jacques Hallard
mardi 15 juillet 2008 par Khor Martin

La nouvelle clé pour assurer la sécurité alimentaire réside dans l’autosuffisance, et non pas dans les échanges commerciaux ; des politiques sont nécessaires pour accroître les productions alimentaires locales et pour stimuler le secteur agricole, particulièrement dans les pays en développement.

Par Martin Khor.

Communiqué de presse d’ISIS en date du 15/07/2008

  Des mesures désespérées pour faire face à la montée en flèche des prix des produits alimentaires : le débat sur la sécurité alimentaire est relancé

En réponse à l’envolée des prix des denrées alimentaires, quelques pays en développement importateurs de produits alimentaires ont abaissé les prix afin d’atténuer la hausse des prix à l’importation.

À l’Organisation Mondiale du Commerce, l’OMC, les exportateurs de produits agricoles ont fait valoir que, puisque certains importateurs de denrées alimentaires des pays en développement ont abaissé leurs tarifs en réponse aux prix élevés des importations, il n’y a maintenant moins de nécessité de considérer les outils de régulation économique que sont les ’produits spéciaux’ (SP ) et le ’mécanisme de sauvegarde spécial’ (MSS), ) qui visent à protéger la sécurité alimentaire, les moyens de subsistance et le développement rural contre le commerce international.

Mais le groupe G33 des pays en développement et ses membres affirment que dans leur cas, les SP et SSM sont devenus encore plus brûlants, car la crise alimentaire est due à l’insuffisance des productions dans de nombreux pays en développement, ce qui les amène à accroître leur dépendance à l’égard des importations qui sont maintenant devenues si coûteuses.

Bien que, dans la période immédiate, les pays importateurs puissent réduire les tarifs pour diminuer les prix, leurs agriculteurs vont avoir besoin de créer des marchés locaux et des conditions dans lesquelles des incitations rendront possible la relance de la production vers plus de prospérité.

La crise alimentaire récente a également relancé le désaccord sur ce qui constitue "la sécurité alimentaire".

Au cours des dernières années, les institutions financières internationales ont promu l’idée que si des importations à meilleur marché étaient disponibles, la production alimentaire locale ne serait plus aussi nécessaire, de sorte que de nombreux pays en développement ont réduit leur production alimentaire sur les conseils de ces organismes.

La hausse des prix des denrées alimentaires, au cours des deux dernières années, ont conduit à des importations plus coûteuses et à l’inflation des prix des denrées alimentaires sur les marchés locaux.

Il y a également eu des cas de pénurie, dans certains pays qui avaient misé sur les importations, par exemple pour le riz : ils ont constaté des difficultés d’approvisionnement, en raison de restrictions mises en place dans les pays exportateurs.

Des manifestations de rue dans de nombreux pays ont montré l’urgence des problèmes et la dégradation de la situation.

Soudainement, le paradigme de la « sécurité alimentaire » s’est transformé pour revenir à la notion d’une plus grande autosuffisance, au lieu de la priorité accordée antérieurement à l’option qui consistait à compter sur des importations à meilleur marché.

Il est maintenant reconnu qu’il est nécessaire, dans l’immédiat, de procéder à un approvisionnement alimentaire d’urgence vers les pays touchés, mais qu’une solution à long terme doit inclure une augmentation de la production alimentaire locale dans les pays en développement.

Cela soulève la question de ce qui constitue des obstacles à la production locale et sur la façon d’éliminer ces obstacles.

 Des obstacles aux productions alimentaires locales pour assurer une autosuffisance

Les causes de cette crise comprennent les facteurs climatiques, par exemple la sécheresse, qui a affecté dramatiquement la production de blé en Australia Australie), la hausse du coût des intrants, en particulier le pétrole et les produits dérivés (carburants, fertilisants chimiques et pesticides), ainsi que le passage de l’utilisation des terres auparavant utilisées pour la production de nourriture, vers les cultures pour les agrocarburants.

Toutefois, un facteur plus important tient au déclin de l’agriculture dans de nombreux pays en développement au cours des dernières décennies, dans la plupart des cas dû aux politiques d’ajustement structurel du Fond Monétaire International et de la Banque Mondiale.

Il avait été demandé ou conseillé aux pays : (1) de démanteler les offices de commercialisation et les prix garantis pour les produits agricoles, (2) de supprimer ou d’éliminer les subventions et le soutien pour les engrais, les machines agricoles et les infrastructures en milieu rural, (3) de réduire les droits de douane pour les produits alimentaires à des niveaux très bas.

De nombreux pays qui étaient exportateurs nets, ou encore autosuffisants dans de nombreuses cultures vivrières, ont connu une baisse de la production locale et une augmentation des importations qui sont devenues meilleur marché en raison de la réduction tarifaire.

Certaines de ces importations proviennent de pays développés qui subventionnent lourdement leurs produits agricoles. En conséquence, les agriculteurs locaux ont été soumis à une concurrence déloyale et, dans bien des cas, ne pouvaient pas survivre.

Les effets sur les revenus agricoles, sur le bien-être humain, sur la production alimentaire nationale et la sécurité alimentaire ont été sévères.

 Comment l’agriculture du Ghana a été détruite par la Banque Mondiale et le Fond Monétaire International

Le cas du Ghana illustre bien cette situation.

A partir des années 1960 et jusqu’au début des années 1980, les politiques d’autosuffisance alimentaire et l’encouragement par le gouvernement du secteur de l’agriculture (à travers le marketing, le crédit et les subventions pour les intrants) ont facilité une expansion de la production alimentaire (par exemple, du riz, de la tomate et de la volaille).

Mais à partir du milieu des années 1980, les politiques ont été inversées sous la pression et en vertu des conditions de la Banque mondiale et du FMI.

Les subventions pour les engrais ont été éliminées et leurs prix ont augmenté très sensiblement.

Le rôle de l’Etat dans la commercialisation a été supprimé.

Le système de prix minimum garanti pour le riz et le blé a été supprimé ; de la même manière, de nombreuses entreprises étatiques de mise en marché des produits agricoles et des organismes responsables de la production et de distribution des semences auprès aux agriculteurs, ainsi les subventions et les crédits, ont également pris fin.

Simultanément, les tarifs appliqués pour la plupart des importations de produits agricoles ont été réduits de manière significative, jusqu’à 20%.

Ce qui, avec le démantèlement du soutien de l’Etat, a conduit les agriculteurs locaux à ne pas être en mesure de concurrencer les importations dont les coûts avaient été abaissés artificiellement par des subventions massives, en particulier dans le secteur du riz, de la tomates et de la volaille.

— Riz :
la production de riz pouvait satisfaire dans les années 1970 tous les besoins locaux, mais à partir de 2002, les importations effectuées s’élevaient jusqu’à 64% de l’offre intérieure.

La production de riz dans la région du Nord est tombée d’une moyenne annuelle de 56.000 tonnes (en 1978-80) à seulement 27.000 tonnes pour l’ensemble du pays en 1983.

En 2003, les Etats-Unis ont exporté 111.000 tonnes de riz vers le Ghana
..

Au cours de cette même année, le gouvernement des Etats-Unis a attribué 1,3 milliard de dollars de subventions pour les exportations de riz.

Une étude officielle a révélé que 57% des exploitations productrices de riz aux Etats-Unis n’auraient pas pu couvrir leurs coûts si elles n’avaient pas reçu de subventions.

En 2000-2003, les coûts moyens de production et de préparation en usine du riz blanc étaient de 415 $ US par tonne, mais il a été exporté à seulement 274 $ US par tonne, soit un prix inférieur à 34% de ses coûts de production.

— Tomate : la production des tomates était un secteur en plein essor, en particulier dans le Nord-Est du pays.

Dans le cadre d’un programme de privatisation, les usines de mise en conserve des tomates ont été vendues et fermées, alors que les droits de douane ont été réduits.

Cela a permis de faire pénétrer au Ghana des produits industriels dérivés des tomates, qui étaient fortement subventionnés par l’Union Européenne : les moyens de subsistance des agriculteurs et des ouvriers de l’industrie de la tomate ont été affectés.

Les purées et sauces de tomates importées au Ghana sont passées de 3.200 tonnes en 1994 à 24.077 tonnes en 2002.

La production locale des tomates a stagné depuis 1995 tandis que les produits à base de tomates provenant d’Europe ont fait des percées sur les marchés africains.

En 2004, l’aide de l’Union Européenne pour les produits transformés à base de tomates était de 298 millions d’euros et il y a eu beaucoup plus de millions d’euros qui ont été apportés sous forme d’aides indirectes (restitutions à l’exportation, les fonds opérationnels pour les organisations de producteurs, etc.)

— Volaille : le secteur de la volaille a commencé sa croissance au Ghana à la fin des années 1950 ; il a atteint son maximum à la fin des années 1980 et il a diminué fortement dans les années 1990.

La baisse est attribuable au retrait de l’appui du gouvernement et à la réduction des tarifs.

Les importations de viande de volaille en provenance d’Europe ont augmenté de 144% entre 1993 et 2003 et une part importante de celle-ci y a été fortement subventionnée.

En 2002, 15 pays européens ont exporté 9.010 millions de tonnes de viande de volaille pour une valeur de 928 millions d’euros, soit une moyenne de 809 euros par tonne.

Il a été estimé que la subvention totale pour l’exportation de volailles (y compris les restitutions à l’exportation, les subventions pour les céréales destinées à l’alimentation des volailles, etc) était de 254 € par tonne.

Entre 1996 et 2002, les exportations de poulet congelé des Etats-Unis vers l’Afrique de l’Ouest ont été multipliées par huit, principalement en raison de la libéralisation des importations. Au Ghana, 500.000 producteurs de poulet ont souffert de cette situation.

En 1992, les agriculteurs nationaux fournissaient 95% des besoins du marché ghanéen, mais cette part est tombée à 11% en 2001.

En 2003, le parlement du Ghana a augmenté les droits de douane sur la volaille de 20% à 40%.
C’était encore bien en deçà du taux consolidé de 99%, autorisé par l’OMC.
Toutefois, le FMI s’est opposé à cette démarche et, par conséquent, la nouvelle tarification approuvée n’a pas été appliquée.
Le représentant du FMI au Ghana, a fait remarquer au gouvernement que le relèvement des tarifs n’était pas une bonne idée et le gouvernement a accepté cette position.

Beaucoup de groupes d’agriculteurs et des ONG présentes au Ghana ont protesté à ce sujet auprès du gouvernement.

 L’Organisation Mondiale du Commerce parachève la débâcle

Certains développements, dans le milieu des négociations commerciales, sont également une source de préoccupation.

Les négociations du Cycle de Doha dans le cadre de l’OMC ont pour mandat de réduire substantiellement les soutiens internes dans les pays développés.

Toutefois, à ce jour, cela ne s’est pas concrétisé...

Une autre source de préoccupation réside dans le nouveau document de l’ US Farm Bill.

Selon plusieurs analyses, notamment celles formulées par l’administration des Etats-Unis, le projet de loi maintiendra le système actuel de subventions et il pourrait même, d’une certaine façon et pour plusieurs produits de base, permettre d’étendre les soutiens.

Par exemple, le projet de loi garantit que 85% du marché national du sucre seront couverts par la production locale.

Une très grande faille pour l’agriculture dans l’accord de l’OMC,réside dans le fait que les pays sont obligés de réduire leurs niveaux de soutien interne lorsque celui-ci est considéré comme un cas de « distorsions des échanges commerciaux », mais il n’existe pas de contraintes sur le montant des subventions considérées comme ne causant pas ou peu de « distorsions des échanges commerciaux », et celles-ci sont placés dans la soi-disant ’boîte verte’.

Des études récentes ont montré, cependant, que beaucoup de subventions de la "boîte verte" sont également des exemples qui faussent les échanges commerciaux.

Les négociations du Cycle de Doha ont peu de chances de faire passer de nouvelles disciplines effectives dans la ’boîte verte’.

Par conséquent, les principaux pays accordant des subventions peuvent modifier le type des subventions internes qu’ils accordent, tout en réduisant les "subventions pour distorsion des échanges " et en continuant de distribuer les mêmes niveaux de subventions agricoles.

Pendant ce temps, les pays en développement sont invités à réduire encore davantage leurs tarifs agricoles.

La proposition du président du Cycle de Doha parle d’un maximum de 36% de réduction tarifaire pour les pays en développement et 24% pour les économies les plus vulnérables.

C’est important si on le compare aux 24% de réduction prévues et autorisées lors du Cycle de l’Uruguay.

La plupart des pays en développement préconisent que les instruments de régulation que sont les ’produits spéciaux’ (SP) et les ’mécanismes de sauvegarde spéciaux’ (SSM), soient mis en place dans le cadre des négociations de l’OMC pour promouvoir la sécurité alimentaire, la subsistance des agriculteurs et le développement rural.

Les ’produits spéciaux’ (SP) auraient pour effet d’exclure les produits alimentaires importants des réductions tarifaires ou au moins de permettre une application plus laxiste des coupes.

Les ’mécanismes de sauvegarde spéciaux’ (SSM) permettraient à un pays en développement d’imposer un droit additionnel au-dessus du taux dans les situations de prix réduits à l’importation ou d’augmentation du volume des importations, afin de protéger les agriculteurs locaux.

Toutefois, il existe une trop forte opposition de certains pays exportateurs pour que ces instruments puissent être mis en application de manière efficace.

 Les accords de libre-échange font encore baisser les prix

Sur le plan des accords des zones libre-échange, bilatéraux ou régionaux, impliquant des pays développés et des pays en développement, les pays en développement sont invités à réduire encore davantage leurs tarifs, ou à les éliminer carrément.

Par exemple, dans les accords de partenariat économique entre les pays ACP et l’Union Européenne, les pays ACP sont invités à éliminer leurs droits de douane sur 80% de leurs lignes tarifaires sur des périodes différentes et les produits agricoles sont parmi ceux qui sont touchés.

 Des politiques et des mesures vitales pour la sécurité alimentaire

On trouvera ci-après un résumé et les conclusions sur ces problèmes rencontés.

Les politiques économiques et commerciales suivies par de nombreux pays en développement, souvent sur les conseils des institutions financières internationales, ou dans le cadre d’accords commerciaux bilatéraux et multilatéraux, ont contribué au retard de croissance du secteur agricole dans les pays en développement.

Afin d’augmenter la production agricole et de sauvegarder la sécurité alimentaire des pays en développement, un certain nombre de politiques et de mesures doivent être mises en œuvre.

1. Les pays en développement doivent être autorisés à fournir un soutien adéquat à leur secteur agricole et à disposer d’une politique tarifaire réaliste pour faire progresser leur agriculture, en particulier si les subventions dans les pays développés se poursuivent à un niveau élevé.

Les pays développés doivent réduire rapidement le niveau réel de leurs subventions.

2. Le paradigme de la politique agricole des pays en développement doit être autorisé à se modifier.

Les pays devraient avoir une marge de manœuvre pour développer les dépenses publiques sur l’agriculture.

Les gouvernements des pays en développement doivent être autorisés à fournir et à élargir leur appui au secteur agricole.

3. Les pays en développement devraient accorder une priorité élevée à l’expansion de la production alimentaire locale.

Des mesures d’accompagnement et des politiques devraient donc être mises en place.

Les pays devraient être autorisés à étalonner leurs tarifs agricoles de manière à s’assurer que les produits peuvent être compétitifs et que les revenus et le gagne-pain des agriculteurs soient soutenus et que la sécurité alimentaire nationale soit assurée.

4.Les propositions des pays en développement (pilotées par le G33) sur les ’produits spéciaux’ et les ’mécanisme de sauvegarde spéciaux’ à l’OMC, devraient être pris en charge. Des instruments efficaces qui peuvent répondre aux objectifs devraient être mis en place.

5. Les politiques de la Banque mondiale, du FMI et des banques régionales de développement devraient être examinées et révisées dans les plus brefs délais, de façon à ne pas continuer à être un obstacle à la sécurité alimentaire et au développement agricole dans les pays en développement.

6. Les niveaux réels (et pas seulement des niveaux délimités) des subventions agricoles nationales dans les pays développés, devraient être effectivement réduits de façon importante.

Il doit y avoir également de nouvelles disciplines efficaces sur les subventions de la "boîte verte", pour faire en sorte que cette catégorie ne reste pas une "clause de sauvegarde" qui permet une distorsion des subventions qui sont préjudiciables aux pays en développement.

7. Il devrait y avoir une révision de bon nombre d’accords dans les zones libre-échange entre pays développés et pays en développement, notamment entre les pays APE et l’Union Européenne.

À la lumière de la crise alimentaire et de l’évolution du paradigme sur la sécurité alimentaire, les pays en développement, qui ont signé ou sont en train de négocier des accords bilatéraux, devraient veiller à ce que ces accords de libre-échange laissent suffisamment de marge de manœuvre pour permettre des droits de douane élevés sur les importations agricoles, et qui permettent la réalisation des principes de sécurité alimentaire, de subsistance des agriculteurs et de1 développement rural.

Les pays développés ne devraient pas non plus exprimer des exigences qui affectent la production alimentaire dans les pays en développement.

Martin Khor est directeur de l’organisation ’Third World Network’ et cet article est une version révisée pour sa publication, à partir d’un document sur la crise alimentaire et le changement climatique. Ce document, intitulé "L’impact de la libéralisation du commerce sur l’agriculture dans les pays en développement : l’expérience du Ghana. TWN, Penang, 2008". a été présenté à une table ronde au Sommet de la FAO sur la sécurité alimentaire qui s’est tenue à Rome le 4 Juin 2008. Pour plus de détails, s’adresser à Martin Khor.

Adresse : Third World Network, 131 Jalan Macalister, 10400 Penang, Malaysia
Email : twnet@po.jaring.my
Websites : www.twnside.org.sg, www.biosafety-info.net

 Définitions et compléments en français

(document envoyé sur demande (1 MO))


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